Hommage à Jacques Chassin de Kergommeaux

Jacques,

Je voudrais d'abord rendre compte de ta vie professionnelle, ainsi que de l'affection et de l'estime que tes collègues avaient pour toi.

Je ne vais pas infliger la lecture commentée de ton CV, tu n'apprécierais pas. Je vais essayer d'aller à l'essentiel parmi tous les volets de ta vie professionnelle, dans le monde académique ou industriel, en France ou à l'étranger.

Chercheur, ton sujet, c'est le parallélisme, c'est-à-dire, en simplifiant, l'utilisation d'un ensemble d'ordinateurs de puissance moyenne pour construire un super calculateur. C'est au cours de ton séjour à Munich, de 86 à 89 que tu as véritablement trouvé ta maturité scientifique et as commencé à être internationalement reconnu. Ayant soutenu ta thèse, puis été recruté comme chargé de recherches au CNRS, tu as poursuivi par la suite des travaux autour de la programmation et des outils de mise au point des programmes parallèles.

À côté de tes réalisations, nous avons particulièrement apprécié ta modestie, qualité fondamentale pour un scientifique, ton esprit critique, toujours constructif, ensuite ta rigueur et ta clarté dans l'expression écrite, en français comme en anglais et enfin ton sens de la collectivité.

Bien qu'ayant enseigné dès ton service national, et donné régulièrement quelques cours ensuite, tu n'es enseignant professionnel qu'à partir de 2001, lorsque tu deviens Professeur des Universités. Tu dois alors consacrer une part importante de ton activité à l'enseignement, ce qui se révèle compliqué : soucieux de très bien faire et de ne pas décevoir tes auditeurs, tu es à la fois angoissé à la perspective de mal enseigner, et donc perfectionniste dans tes préparations et dans la rédaction de tes sujets de cours et d'exercices.

En plus de tes activités d'enseignant et de chercheur, toujours le sens du collectif, tu prends en charge les relations industrielles de l'ensimag. Tu sais t'y faire respecter par nos partenaires et je ne citerai que deux de tes réalisations : une enquête prospective sur les différents métiers de l'ingénieur informaticien et mathématicien, et le lancement de la « journée des partenaires » rassemblant dans les locaux de l'école un ensemble d'industriels soucieux de recrutement. La maladie ne t'a pas laissé le temps de terminer ce projet. La première édition de cette journée a eu lieu en octobre ; elle a connu un grand succès, dont une bonne part t'est due.



Mais, à côté du scientifique et de l'enseignant, il y a surtout l'homme que nous avons aimé, et tu me permettras quelques considérations plus personnelles.

Depuis ces quelques jours, je suis hanté par la phrase envoyée par Picasso à Matisse : « Quand l'un de nous deux sera mort, il y a des choses que l'autre ne pourra plus dire à personne ». Je viens seulement de comprendre que, bien loin de se limiter à des relations entre des génies, elle s'applique aussi à la fin d'une amitié entre des individus ordinaires.

En premier lieu, j'ai aimé chez toi l'homme de culture. Je n'ai pas oublié que, jeune chercheur, tu avais affiché dans ton bureau une représentation de Guernica. Tu étais aussi musicien et mélomane, mais je ne suis pas compétent pour en parler. Tu étais un amoureux de littérature, connaisseur des grands auteurs et des grands textes, et, même, ou surtout ces derniers mois, nous n'avons pas eu de discussion sans aborder, à un moment ou à un autre, la littérature.

En second lieu, j'ai aimé et côtoyé le sportif, le montagnard passionné tant de ski de randonnée que d'alpinisme. Combien d'heures avons-nous passées, dans nos vertes années surtout, à rêver sur de grands itinéraires que ni l'un ni l'autre n'avons parcourus !

J'ai enfin adoré ton humour, que ce soit dans la vie professionnelle ou privée ; jamais méchant, toujours féroce, d'autant plus qu'il s'exerçait à propos de toi-même.

Pour conclure, je voudrais souligner la lucidité, le courage et la dignité dont tu as su faire preuve face à la maladie et ton souci de rester présent parmi nous jusqu'au bout.

Jacques, où que tu sois maintenant, tu nous manques, tu vas nous manquer. Mais dans la mémoire de tes collègues et amis, ta place va rester ; c'est aussi une forme d'éternité.



Jacques Mossière, 22 novembre 2006